La Crise Majuscule

« Crise » nucléaire au Japon, « crise » politique en Libye, « crise » démocratique en Occident, « crise » financière aux quatre coins de la planète…
On nous répète sur tous les tons : la crise est généralisée. Pire, elle s’installe. Mais voici l’étonnant : plus la crise s’inscrit dans la durée, moins nous y croyons. Les journaux ont beau annoncer désastres en série et Krachs en cascade, rien n’y fait. Tout se passe comme si cette interminable débâcle ne collait pas à l’idée que nous nous faisons de la Crise majuscule.

Qu’est-ce qu’une crise dans notre tradition occidentale ? C’est une césure brutale. Notre culture est obsédée par ce basculement après lequel rien ne sera comme avant. En politique comme en amour, notre imaginaire n’envisage que la table rase : qu’il s’agisse du coup de force qu’on appelle révolution ou du coup de foudre qui vaut résurrection, notre horizon familier est structuré par l’attente de l’instant-clé, celui qui vient « casser en deux le cours de l’histoire » selon la formule de Nietzsche.
Or il y a bien d’autres façons de penser la crise. les écarts entre les civilisations met ainsi en regard la raison occidentale et l’intelligence chinoise. Là où la première, de Platon à Sarkozy, ne jure que par la rupture, la seconde considère que les transformations sont toujours graduelles. Pour les lettrés chinois, tout événement continu, affleurement d’un processus souterrain.
Ici, c’est une divergence entre sagesse orientale et philosophie occidentale : une conception plus ou moins fluide du temps. Bien sûr, Platon est apte à théoriser le froid et le chaud, mais il est incapable de penser la neige en train de fondre. De même, Aristote manie les concepts de jeunesse et de la vieillesse, sans savoir que dire du visage qui se ride au fil des jours. Héritiers de ce moment grec, nous autres modernes ne voulons voir que des coupures, jamais de l’entre-deux.
Cet entre-deux fait le propre de la vie humaine comme expérience de transition. Je serais tentée de dire que ce point de passage constitue aussi le point aveugle de la métaphysique occidentale. Obnubilée par les extrêmes comme autant de bonds tumultueux entre désir et satiété, privation et plénitude, notre tradition est dans l’impossibilité d’accorder un statut positif à ce qui relève de l’intermédiaire et du continuum, en un mot de la transition. Voilà pourquoi elle envisage difficilement la vraie vie, la vie heureuse, ailleurs que dans un « au-delà » parfaitement théorique. De quelques chose comme une trappe logique dans laquelle la pensée européenne s’est trouvée ainsi prise, par incapacité à penser l’entre (de la vie), sommes-nous de fait jamais sortis ?
En couchant mon avis ici sur mon blog, j’aimerai que vous mettiez à l’épreuve votre regard, et par exemple pour comprendre autrement les crises passées ou présentes, individuelles ou collectives : non plus comme une ligne de fracture qui séparerait l’avant (âge d’or ou jeunesse) et l’après (décadence ou vieillesse) mais comme la trace d’un passage entre deux étapes d’un même chemin. Réorienter ainsi notre imaginaire, c’est ouvrir d’autres possibles : apprendre à repérer l’évolution et pas seulement l’événement, à identifier le déclin plutôt que la débâcle. C’est surtout en finir avec une vision catastrophiste du devenir. Éprouver, par-delà les à-coups de l’histoire et les angoisses du quotidien.
La patiente espérance d’une maturation à venir…

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