« Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage »

On se souvient qu’après la guerre de Troie, Ulysse n’a qu’une envie, c’est de rejoindre son foyer et sa terre natale d’Ithaque; mais sur le chemin du retour, il rencontre une nymphe, Calypso, bien décidée à ne plus le laisser repartir…

Quel pire châtiment pour un aventurier curieux de tout et toujours en mouvement tel que le héros d’Homère, que de rester sept longues années sur une île, loin de ses proches et de sa famille ? C’était bien l’avis de Du Bellay  (1522-1560), qui grand lecteur d’Ovide, nous a légué de très beaux sonnets sur la tristesse du héros. Dans Les Regrets, le poète écrit par exemple, s’identifiant à cet illustre personnage: «Et je pensais aussi ce que pensait Ulysse,/ Qu’il n’était rien plus doux que voir encore un jour/ Fumer sa cheminée, et après long séjour/ Se retrouver au sein de sa terre nourrice.» Ou encore comparant les destins similaires d’Ulysse et de Jason, il écrit les vers que voici: «Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage; ou comme celui-là qui conquit la toison,/ Et puis est retourné, plein d’usage et raison,/ Vivre entre ses parents le reste de son âge !». En somme, pour Du Bellay, le bonheur consiste simplement à mourir chez soi, au milieu des siens; jamais il ne nous parle d’amour mais plutôt de nostalgie.

L’épisode a également inspiré les peintres mais d’après moi, nul autre que le Suisse Arnold Bocklin  dans un tableau intitulé Ulysse et Calypso (1883, Bâle, Kunstmuseum) n’a su avec la même acuité, décrire l’immense détresse d’un Ulysse représenté seul sur un rocher, face à la mer, tournant le dos à Calypso plus en retrait, et qui n’est plus que l’ombre de lui-même…

La nymphe par contre, amoureuse, depuis sa grotte porte son regard sur cet homme dévoré par le souvenir et la mélancolie. Je veux la mentionner car habituellement, on ne nous parle jamais de Calypso.

Elle a sans doute le mauvais rôle face à une Pénélope, épouse légitime, subissant les assauts répétés et autres rebuffades de nombreux prétendants aussi brutaux que grossiers, et qui sans vergogne, osent s’installer dans la maison d’Ulysse. Mais je pose la question: la maîtresse, qui voit son amant lui échapper, n’aurait-t-elle pas tout aussi bien mérité l’attention des poètes ? L’écrivain Milan Kundera  y fait justement allusion au début de son roman pour dénoncer l’injustice dont souffre Calypso: «Calypso, ah Calypso ! Je pense souvent à elle. Elle a aimé Ulysse. Ils ont vécu ensemble sept ans durant. On ne sait pas combien de temps Ulysse avait partagé le lit de Pénélope, mais certainement pas aussi longtemps.Pourtant on exalte la douleur de Pénélope et on se moque des pleurs de Calypso» (L’ignorance, 2000).

Celle-ci en dernier recours, fait une proposition à Ulysse: celle de lui offrir à la fois l’immortalité et l’éternelle jeunesse à condition qu’il demeure avec elle. Sa réponse est aussi sage que stupéfiante puisqu’il a l’impudence de préférer une vie brève mais au milieu des siens, à l’éternité des dieux !

En d’autres termes Ulysse tourne le dos à l’amour comme dans le tableau de Böcklin, pour «vivre entre ses parents, le reste de son âge.» Il fait le choix du retour à l’ordre des choses et du confort contre les débordements du sentiment amoureux. Ce qui meut Ulysse en profondeur, c’est le désir de rentrer chez lui, d’être en harmonie avec le cosmos, car cette harmonie vaut plus et mieux que l’immortalité même que lui promet Calypso.

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