Cet Obscur Objet Du Désir

Il y a le désir, déjà là, toujours là ; avant la philosophie, avant l’art. Il y a le désir qui se tient là ou plutôt il y a le désir qui ne se tient pas là, qui ne tient pas en place, le désir qui arrache à l’ici, au maintenant, qui dé-place, qui dé-stabilise. Nous ne sommes pas posés dans l’être, nous sommes livrés au devenir.

Nous nous croyons au port, nous sommes en pleine mer, écrit simplement Leibniz.

Continûment, nous éprouvons une certaine tension qui signifie la vie, qui l’exprime et qui porte au mouvement, au déplacement. Des énergies circulent, des flux et des reflux, des hausses de tension, des chutes de tension, et nous sommes pris, chacun, dans ce tourbillon de forces qui nous portent, nous déportent, nous transportent, nous emportent.

Nous rêvons de l’origine, nous voulons une origine où pouvoir nous reconnaître, enfin, et nous retrouver, nous identifier ; nous rêvons un terme aussi, une solution, une échéance, qui soit un repos où nous abîmer, et nous accomplir. Mais rien. Ni origine, ni terme ; nous ne sommes ni à l’origine, ni au terme, de quoi que ce soit ; nous n’avons pas d’origine ni de fin, pas d’identité, ni d’achèvement. Nous cherchons un sol où nous enraciner, mais sous nos pieds, nous ne sentons jamais qu’une terre fragile, friable qui menace de se dérober si nous y campons ; nous devons marcher, faire un pas, sauter, courir, danser, tracer ; il n’y a d’arrêt que de mort.

Ainsi, nous sommes toujours au milieu, nous sommes toujours « en train de », et la mort nous surprendra plantant nos choux, comme le souhaite Montaigne. En vérité, nous sommes à peine, nous sommes un peu, or le propre de l’être de peu, c’est de désirer. Le désir est précisément le processus par lequel quelque être s’efforce de devenir ; processus sans fin. C’est ainsi que ce peu d’être est en fait une puissance de devenir. Il ne s’agit pas tant de combler nos attentes, de satisfaire nos rêves, d’être heureux, de remplir le vide que nous éprouvons, d’être occupé ; il s’agit plutôt de libérer l’énergie du désir, de conserver le vide en soi, pour pouvoir continuer de devenir, pour ménager les conditions d’un devenir. Non pas supprimer le désir mais le préserver, non pas l’apaiser mais le provoquer, le prolonger, le relancer. Il s’agit de se maintenir dans cet entre-deux, dans cette tension en quoi consiste le désir et sans quoi nous sommes comme absents à nous-mêmes.

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