Tout feu Tout flamme

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Passion vient du latin passio, “souffrir” : ça rigole pas ! Les nerfs à vif, le passionné souffre qu’une action extérieure s’impose à lui. Il doit tolérer l’intolérable : être pris par les nerfs, manipulé, poussé à agir malgré sa volonté. Il est hors de lui, sous contrôle. On le plaint. Au point de lui pardonner quelques folies : le pauvre est dépossédé de lui-même ! On accorde ainsi les circonstances atténuantes aux crimes passionnels, parce qu’un passionné fait le pire ou le meilleur sans vraiment y être pour grand chose : c’est plus fort que lui. La raison se tait et contemple, voire se lamente misérablement. Le plus souvent elle s’en est allée comme une lâche avant que le sang bouille. On la comprend aussi. La tête peut-elle rester froide quand le cœur brûle, pis encore, quand l’esprit s’embrase, et, pire encore, quand le corps flambe ?

On proteste, mais pour la forme : on répète que l’homme ne doit pas se retrouver pathologiquement déterminé, que c’est mal, que jamais au grand jamais on ne devrait contempler l’affligeant spectacle d’hommes mus par la passion plutôt que par la raison : il faut rester maître de soi-même… bla-bla.

Le passionné, soumis à des excitations déclencheuses qui le meuvent littéralement, n’est plus maître à bord. L’homme n’est plus sujet de ses actions, mais objet, voire marionnette : un homme sous influence, un esclave, un aliéné. Les exemples sont légion et ne sont que des faits divers -ce sont les contre-exemples qui sont exceptionnels. Voilà qu’un cuistot, ivre de colère, met le feu à son propre restaurant. Voilà que Roméo et Juliette se tuent. Voilà qu’un homme terrifié dit le contraire de ce qu’il pense…. Et tous, nous voilà agissant selon nos impulsions, disant “je ne devrai pas faire cela”, mais tremblant devant nos déterminations, voyant le meilleur et faisant le pire, encore et toujours.

L’homme n’est qu’une machine bêtement programmée. Des actes doivent s’accomplir comme un ressort doit se détendre : nous voilà sous pression. La raison n’a rien à voir là-dedans ; au mieux elle vient après, pour justifier ce qui ne s’est accompli que parce qu’un stimulus frappa de plein fouet le vif du sujet. Pauvres de nous ! Téléguidés, mus par des impulsions, ne sommes-nous que des robots ou des malades ? Notre raison est impuissante tant que la conduite n’est pas dictée par le sujet agissant mais par quelque chose d’autre. Or tout être social obéit à autre chose qu’à lui-même, et même, en ce sens, tout être vivant est passionné : il suffit d’avoir un organisme pour être sous influence. Le cœur comme le ventre, le sexe, les nerfs, ont leurs raisons… et les voilà qui s’emballent. Le cerveau lui-même n’est qu’un organe, régi par des lois physico-chimiques encore et toujours extérieures. Il n’y a pas de pilote dans l’avion, ou bien un ersatz de conscience, qui n’est encore qu’un produit d’actions extérieures, de toutes façons : encore et toujours soumis.

Devant ce tableau noir de la passion se pose tragiquement LA question pratique : comment s’en débarrasser ? L’intellectuel en appelle à l’intelligence : il faut penser, viiiiite ! Penser avec sa tête s’il en est encore temps. “Ne pas rire, ne pas pleurer, ne pas s’émouvoir, mais comprendre” dixit Spinoza. Penser ! La belle affaire ! On ne le veut même pas : l’émotion a gagné d’avance. La raison ne fait pas recette, trop froide, trop abstraite, réclamant trop d’efforts rationnels. Toujours penser adéquatement ? C’est lourdingue ! Avoir raison est vanité pure, penser est inutile. Bien sûr une connaissance claire aide à s’y retrouver -mais celui qui pense prend plus conscience de son aliénation qu’il ne s’en sort. La complexité du monde, et même simplement de notre personnalité, rendent impossible une connaissance assez claire pour une conduite véritablement délibérée. La passion reste au volant. Elle, au moins, se contente d’impulsions. La raison, encore en retard, contemple sa propre faillite. Elle ne semble plus savoir faire que cela. Autre solution, aussi rapidement écartée : utiliser notre arme suprême, la sacro-sainte volonté, qu’il s’agirait simplement de rendre puissante. Encore un solution héroïque, idéale. Il n’y a pas de héros, pas de vainqueur matant la nature, la maîtrisant par quelque pouvoir… nécessairement surnaturel ! “L’homme n’aime que ses penchants, non ce vers quoi il penche” dixit Nietzsche : on ne veut pas ce qu’on veut mais ce que la passion nous pousse à désirer dare-dare.

Vient le moment redouté du débat, où l’on baisse les bras. Nous sommes tous sous influence : personne n’est maître de son environnement, ni de soi-même ; nous subissons tous le dehors. La question n’est plus de savoir comment s’en débarrasser, mais comment vivre cette fatalité. Il est simplement impossible de ne pas être affecté. C’est le lot de tout être dans la nature -mais surtout des mammifères comme l’homme, ayant vécu une longue dépendance : le sur-moi est énorme, décisif. La passion est naturelle, et qu’on le veuille ou non il faut faire avec.

Changeons enfin de perspective : la colère, la joie, la tristesse, ne sont pas des défauts, mais des caractères de l’homme. Au mieux on peut remplacer une passion par une autre : sublimer. Mais s’en passer est impossible. La passion devient respectable quand enfin on reconnaît son inévitable mais formidable efficacité : elle est ce qui fait agir et ce sans quoi nous serions incapables de nous bouger. Naturelles, les passions ne sont pas bêtes -elles ne sont pas des forces brutes, mais des principes agissants, de véritables raisons d’agir. Elles sont dans le moral ce que les forces sont au monde physique : elles animent tout, et sans elles il ne se passerait évidemment rien. Nous ne pourrions pas même subsister en tant que chose qui pense. La raison pure est impotente, il lui faut un moteur, et du carburant -qui brûle, explose et jaillisse. La passion revivifie quand la raison seule fige. La passion anime : il ne faut pas lui en vouloir, bien au contraire. Loin d’empêcher au sujet de se commander lui-même, elle seule le lui permet. Elle lui donne ce sans quoi il n’est rien : une vie, une “âme”. Un souffle enfin. La vraie vie est conscience, et toute conscience est inévitablement troublée. Tout être doué de raison doit se dire “j’ai un dehors, j’ai une nature, je suis défini” : une conscience est un affectation, une épreuve. Il n’y a rien de plus vital que de sentir l’impact des choses extérieures sur notre petite personne.
Plutôt que d’éliminer la passion ou de trouver une “juste” mesure entre raison et passion, il faut changer de logique et pactiser avec les deux. Quitter la logique binaire, ne vouloir ni la rationalité faisant perdre la véritable spontanéité, ni la passion qui nous met hors de nous. Le monde froid de la raison n’est pas préférable. C’est par une décision consciente qu’on vit “la vraie vie”, celle où l’on choisit de s’abandonner.

 

Photo: Aurélie Vial

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